Déambulations pointoises avec Erik Pédurand

Je suis à un carrefour de ma vie, où j’ai envie de prendre mon temps… Alors oui…j’ai pris du temps, mon temps, pour vous présenter ma rencontre avec cet artiste…

J’avais adoré son premier album…sa prestation à LaKaza il y a deux ans m’avait cependant laissé, comment dire… un peu perplexe… en fait j’avais été déçue par la version, certainement un peu trop jazzy à mon goût, qu’il y avait apporté!! J’étais larguée… Et puis il y eu la présentation de son nouvel album à l’Appart de Jarry le mois dernier… Cela a été comme une redécouverte pour moi. Le lieu s’y prêtait bien aussi… j’ai eu l’impression qu’il ne chantait que pour moi, pour mes oreilles, pour me reconquérir !!! Et je pense que c’était le cas de tous les spectateurs (surtout spectatrices d’ailleurs !!!) dans la salle. Ce fut un rendez-vous intense, intimiste, tellement doux, qui m’a, je pense, définitivement réconcilié avec l’artiste. Alors j’ai voulu mieux le connaître…

Lui aussi a pris son temps, il m’a donné du temps… Lorsque je lui demande qui il est, il me répond qu’il est pointois… alors je lui propose une marche lente, sans but précis, dans les rues de cette ville qui l’a tant marqué, qui l’a vu grandir…

Erik Pédurand…

KFA : Qui es-tu ?
Erik Pédurand : Je suis Pointois, j’ai grandi dans les quartiers de Chanzy, à Bergevin, quartier aujourd’hui en pleine réhabilitation, reconstruction … et d’ailleurs heureusement car cela était fort insalubre. Il s’agit d’un quartier un peu ghetto,  où l’on côtoie pas mal de désoeuvrés, une certaine misère sociale, et mentale aussi, qui sont très marquantes. Je pense que cela m’a apporté une certaine mélancolie, un sentiment d’impuissance sur les choses que j’ai surtout ressenti lorsque j’étais plus jeune… Aujourd’hui ce vécu m’a donné envie de changer les choses, de dépasser les barrières sociales et de n’appartenir à aucun milieu social. Cela a construit ma personnalité.
Je me suis toujours passionné pour la musique, qui était pour moi une sorte de valeur refuge. Ma mère m’a donné l’opportunité d’apprendre la musique dans une petite école de Pointe-à-Pitre… d’ailleurs pour la petite histoire, c’est un certain Jimmy Desvarieux qui m’a donné mes premiers cours de chant et sa technique vocale me sert encore aujourd’hui ! Je me suis rapidement rendu compte que la musique me développait personnellement, que cela me permettait de rencontrer des gens intéressant, et ensuite tout est allé très vite…

KFA : Quel est ton rapport à la Guadeloupe ?
EP : C’est vraiment ma mère qui me rattache à la Guadeloupe. Je ne pense pas  être particulièrement attaché à la terre, je suis plus attaché à la culture guadeloupéenne. Je vis aussi bien à l’étranger, entouré de la diaspora, qu’en Guadeloupe.  Ceci dit, en y réfléchissant, revenir en Guadeloupe est toujours un vrai plaisir, il fait tellement bon vivre ici, c’est hallucinant ! C’est beau…Ca me fait du bien d’être ici… au cœur, à l’âme, c’est chez moi…

KFA : Et Paris ? Tu y as longtemps vécu… Tu lui as d’ailleurs dédié un morceau dans ton nouvel album…  « Paris Chérie »…
EP : C’est une ville qui m’a permis d’explorer les recoins les plus sombres de ma personne ! Je trouve que c’est une ville dure, par son histoire, par son climat… les gens aussi y sont dures. Il y a des communautés qui ne se mélangent pas, qui restent très fermées en clans… il y a une espèce de climat sociale qui est d’une violence… cela m’a valu quelques heures de réflexion et de déprime totale ! Je découvrais une sorte de racisme latent, pas assumé… Et puis il y a le Paris carte postale avec ses brasseries, la Tour Eiffel, les petits cafés, etc… qui n’existe que pour une partie de la population, car la réalité est tout autre, avec les populations d’immigrées, Paris Nord, le RER B, la froideur de l’Aéroport Charles de Gaulle… en conflit totale avec l’idée que l’on se fait de Paris… !!!

KFA : Et finalement est-ce que tu as aimé Paris ?
EP : Oui, en tant que simple visiteur ignorant de la ville. En fait, je l’ai aimé dans son côté sombre ! J’ai aimé être témoin de cette jeunesse tellement insouciante, blasée, résignée qui se dit : « Demain ne sera pas meilleur, so live your life !! ». J’aime aussi la mélancolie que dégage cette ville.

Aujourd’hui je vis aux Etats-Unis, à Washington. Je n’y suis pas pour le rêve américain !! J’y suis pour des raisons personnelles, pour mon bien être, j’y ai énormément d’amis, des partenaires de travail… ça vient de commencer mais j’ai des rapports tellement simples avec les gens… en fait, là-bas, peu importe d’où tu viens.

KFA : Est-ce qu’il y a des personnes qui t’inspirent musicalement ?
EP : J’aime Kanye West, je me reconnais en lui ! La dernière fois que je l’ai vu en concert c’était à Détroit… et il est arrivé en kilt en cuir, il a un sens aigu de la mode ! J’adore ses flows, il fait des beats évolutifs, la fin ne ressemble jamais au début…il prouve que le rap n’est pas forcément pauvre musicalement !

J’aime aussi André 3000, et l’Erika Badu d’aujourd’hui, celle qui est provocatrice !!! Ce sont des artistes évolutifs qui, à un moment donné, ont quitté le succès  populaire pour expérimenter autre chose.

J’ai aussi eu un coup de cœur pour une chanteuse hispanophone, Buika, elle chante un mélange de flamenco et de soul jazz. Elle a une voix rauque et arrive tout de même à apporter une certaine douceur. Je suis moi même hispanophone et j’adore cette artiste.

KFA : Quel est ton rapport à la mode ?
EP : J’adore la mode et je suis paradoxalement assez passif vis-à-vis de la mode ! Je suis tellement exigeant que finalement j’enfile un t-shirt, un jean… et voilà ! et c’est un problème ! Quand j’en parle avec mon amie Moana Luu, qui évolue dans l’univers de la mode, elle me dit « franchement Erik tu abuses !!! ». J’avoue !

Sinon, ce que j’aime dans la mode, ce sont les pièces très épurées et structurées, je déteste les froufrous.

KFA : Tu t’imagines où, comment dans 5 ans, 10 ans ?
EP : Je crois en ma valeur, donc pourquoi pas avec le prix de la catégorie « Musique du Monde » aux Grammy Awards… c’est un objectif !

Et puis j’ai des envies d’enfants, de famille…

… A l’Ecole Créole…

KFA : Ecole Créole… pourquoi ce titre ?
EP : En fait, c’est une erreur…une faute de frappe !!!  J’étais en réunion avec le graphiste de l’album via Skype et je lui dis : « allez vas-y écris Cœur Créole et on voit comment ça fait ! » et il me dit : « quoi ? t’as dit Ecole Créole ?!! » . Il l’écrit, et puis en fait, j’ai aimé l’idée. C’était cohérent pour moi, parce que cet album c’est ma vision de la musique créole. C’est une manière de dire que je suis dans une espèce de cheminement, de recherche vers ce que je considère être la musique guadeloupéenne, caribéenne, créole.

KFA : Quel est le titre qui pourrait représenter l’album ? 
EP : Sans hésitation le titre « Sa ka sanm ». Parce qu’il est « punshy », fort, il évoque mon passé « sulfureux » !!! La chanson commence par « sa ka sanm vou » (= Ca te ressemble), et j’ai voulu y dire que tout ce que l’on fait, les meilleures choses comme les pires et bien c’est nous, ce sont des choses qui émanent de nous et que l’on ne peut pas nier…

J’aime aussi ce titre pour son rythme en 6/8 qui rappelle le séga,  l’Océan Indien, l’Est de l’Afrique, un rythme que j’affectionne tout particulièrement ! Il y a aussi quelques sonorités rock. Je l’avoue… J’adore le rock même si je ne l’assume pas du tout !

KFA : Il y a un titre qui intrigue et fait réagir… « Little Bitch »…
EP : (Rires) Little Bitch, c’est une chanson qui est assez pathétique ! « Je vais t’oublier » etc… en fait, le gars est complétement amoureux, dépassé et tout ce qui lui reste c’est de dire, « Little bitch », « je vais t’oublier »…  ce n’est pas à voir au premier degrés d’ailleurs, quand je chante ce titre sur scène, je chante de manière un peu désinvolte, légère, comme une balade africaine… je chante avec le sourire, de manière un peu anecdotique… Ce n’est vraiment pas à prendre au premier degré !

KFA : Il y a différentes sonorités sur ton album, où as-tu trouvé l’inspiration pour mélanger autant de sonorités, de rythmes?
EP : Mes voyages, mes parcours, mes rencontres… pendant deux ans, j’ai fait des scènes grâce auxquelles j’ai rencontré des personnes, des artistes, des personnalités, j’ai entendu des sonorités différentes. La tournée avec Kassav a été très importante aussi pour moi, j’ai pu mieux analyser leur musique.

Grâce à ces expériences, je me suis dis que le champ d’exploration était encore plus vaste que je ne pensais… alors j’y suis allé !!

Et puis il y a les influences du Zaïre et du Congo Brazzaville… d’ou vient cette fameuse Elisa…

KFA : D’ailleurs, et bien oui, qui est cette fameuse Elisa ?
EP : (Hésitation… Longue hésitation) C’est la première fois que je vais dévoiler qui est Elisa… !!! Je suis tombé amoureux d’Elisa sauf que c’était un amour impossible car c’était ma cousine adoptive… adoptée du Congo à l’âge de 13 ans juste après la guerre. Elle est arrivée avec toute sa culture, nonchalante, blasée, elle avait un charme fou, et une espèce de mélancolie dans sa façon d’être qui m’a inspiré… cela a été mon premier lien avec l’Afrique. J’ai rêvé l’Afrique en grande partie à travers elle, une Afrique que j’ai beaucoup fantasmé.  Ensuite il y a eu les artistes africains que j’ai eu l’opportunité de rencontrer.

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KFA : Une tournée de prévue ?
EP : Il y a déjà eu une présentation Paris, en Martinique et en Guadeloupe… et puis ensuite, je vais tourner dans différentes régions du monde, notamment à Montréal.

Alors, je ne m’y attendais pas, mais j’ai aimé Erik Pédurand, la personne, mais aussi, et surtout, son nouvel album, Ecole Créole, qui tourne, depuis son fameux concert à l’Appart, en boucle dans mes oreilles…

Retrouvez l’album Ecole Créole en téléchargement sur iTunes

 Retrouvez l’album Ecole Créole en téléchargement sur iTunes

Photos : Cédrick Isham (merci de nous avoir suivi…)

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7 commentaires pour Déambulations pointoises avec Erik Pédurand

  1. Mariella dit :

    Belle entrevue !

  2. Ursula dit :

    ca donne envie d ecouter…

  3. Alychouette dit :

    Joli 😀 !!! Bel album, un gros coup de cœur pour Paris Chérie avec tous les rythmes, toutes les sonorités et les paroles !!! De la soul, du jazz, du morna, du zouk, et le compas inattendu, le fond musical est magnifique !!! Les paroles, elles sont aussi supers, quel poète et quelle voix ^^ ! Un peu paradoxale d’utiliser ce fond musical typé antillais, afro-américain, ou encore cap-verdien pour parler de Paris, mais en même temps Paris est d’une telle diversité ethnique que pas tant que ça !! Enfin bref, j’aime beaucoup 🙂 !

  4. timafy dit :

    En plus d’etre une belle interview, c’est un bel article avec une belle illustration photo (j’ai kiffé le diaporama, très sympa!). Je suis rentrée dans son univers avec toi et j’achèterai donc l’album. Merci KFA

  5. Doroles dit :

    Bel article dommage que dans la vraie vie , ce Erik soit si imbus et détestable avec les femmes qui ne respectent pas ..

  6. DONA dit :

    moi comme d’hab je suis fan donc…bon… je ne dirai que : # BOUDOUM!! lool

  7. Manou dit :

    Super cet article, comme beaucoup de ceux que je découvre sur ce blog d’ailleurs. Erik, il va falloir que je me décide à acheter ses albums, étant donné que j’aime la plupart de ces morceaux, et en plus il aime Buika, je me sens moins seule, j’adore cette artiste moi aussi 🙂

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